Christine Angot, qui aime tellement se faire baiser le sera aussi par Fillon !

22000 euros  POUR CHRISTINE ANGOT

In La Littérature sans estomac, de Pierre Jourde, Prix de la Critique de l’Académie française.

J’ai, dans ma petite vie, croisé de temps à autre des « écrivains ».  Je n’ai, en fait, croisé que de petits bourgeois arrivistes, avides de renommée. Jamais personne qui aurait risqué sa peau pour la vérité. Des rats avec des grandes moustaches toujours en train de flairer le bon coup, le scoop qui fera parler de soi. Au fond, notre littérature crève à cause de tous ces escrocs de la vie. Nous n’avons personne, dans notre littérature,  de la dimension de Jack London qui a crevé de faim durant des années au milieu des pauvres. Zola, Hugo, Angot, des riches qui ont écrit sur les pauvres. Cependant, Zola et Hugo l’ont fait en transcendant la réalité de leur puissance créatrice.

Inviter Créstine Angot pour débattre avec François Fillon lors d’un débat devant nous permettre de choisir notre prochain président est une faute professionnelle inexcusable de la part des journalistes. Monsieur Fillon a le droit, comme chacun, d’être au moins confronté à un adversaire à sa taille. Ce qui est loin le cas de Christine Angot, comme le démontre l’article ci-dessous.

                                    Jean Henrion

La Littérature sans estomac

(Appel solennel)

Une pièce du théâtre burlesque (1747-1754) porte le titre de «Madame Engueule ou les accords poissards». Il faut reconnaître ici le nom de Mme Angot. Cette Mme Angot est «forte en gueule».

Marcel Schwob

Christine Angot est la preuve vivante qu’un écrivain sans concession défendu par un véritable éditeur peut se voir récompensé par le succès. Voilà une petite femme de rien du tout, sincère et vraie, devenue grand auteur à la seule force d’une écriture pleine d’exigence, en dépit du mépris du Faubourg Saint-Germain. Oui, le talent peut atteindre un large public. Des dizaines de milliers de personnes peuvent lire un ouvrage ardu, provocateur, écrit dans un style très personnel.

Toujours, des zoïles chafouins jalouseront les triomphes mérités. Ils ont insinué que celui de L’Inceste n’était dû qu’à deux facteurs sans rapport avec la qualité intrinsèque de l’ouvrage : un sujet scandaleux monté en épingle par une habile stratégie promotionnelle, et quelques pugilats télévisés. Tant qu’à se rouler dans d’absurdes bassesses, ils n’ont qu’à prétendre que L’Inceste est un brouillon illisible, qu’acheter n’est pas lire, et qu’il a été lâché page 12 par les neuf dixièmes de ses acquéreurs, comme ces navrantes variétés télévisées que tout le monde voit d’un coin d’œil, mais que personne ne regarde. La méchanceté humaine n’a pas de limites. Christine Angot nous fait bien voir elle-même cette vérité profonde dans son dernier ouvrage, Quitter la ville. C’est une femme qui a beaucoup souffert de la cruauté du monde littéraire. Heureusement, comme elle le montre (cela constitue d’ailleurs le propos essentiel de l’ouvrage), elle a aussi beaucoup vendu, et ça, on dira ce qu’on voudra, c’est quand même une satisfaction. Une belle revanche.

Il importe de montrer, avant de nous avancer plus loin dans les délicats replis de l’œuvre de Christine Angot, que les allégations malveillantes de certains critiques n’ont aucun fondement. D’abord, l’inceste constitue un thème d’une nouveauté fulgurante. Le texte de Christine Angot tombe comme un aérolithe en flammes dans le confort ronronnant de notre culture. Qui aurait pu prévoir que ce brûlot susciterait la curiosité ? qu’une conspiration du silence ne s’ourdirait pas autour d’un livre qui ébranle les fondements même de la famille, de l’ordre social ? Le succès de L’Inceste était bel et bien imprévisible. Ce fut un risque à assumer, et un vrai courage de la part de l’éditeur. Que d’aucuns n’aient pu supporter une telle provocation ne doit pas nous étonner. Notre société est pleine de tabous. Sexuels, surtout. Qui, dans notre monde corseté de respectabilité bourgeoise, a le courage de s’exhiber, nu, devant le public ? On ne voit ça nulle part. Même pas à la télévision. Des sujets comme la pédophilie, le sadomasochisme, l’exhibitionnisme, la coprophagie, la gérontophilie, la sodomie chez les pit-bulls condamnent ipso facto le téméraire qui les aborderait. A fortiori l’inceste. Silence dans les médias. Censure. On bâillonne la liberté. Christine Angot, elle, a la force de hurler sa vérité à la face de l’hypocrisie ambiante. Comme elle le remarque elle-même finement : «un tirage de 50 000 ce n’est quand même pas n’importe quoi.

Pour, je rappelle le titre : L’Inceste.» Et pas seulement l’inceste. Car il s’agit à chaque page, dans L’Inceste (audace laconique de ce titre !), de «sécrétions vaginales», de sexe qui sent «le poisson pourri», d’holocauste, de Viagra, d’homosexualité, de sida. L’auteur ne cherche pas la facilité. Si des sujets ne sont pas vendeurs, ni susceptibles d’attirer la curiosité, ce sont bien ceux-là. Alors, parler d’opération publicitaire, c’est la ruse suprême des pharisiens qui, dans l’ombre, tissent les fils gluants de leur cabale contre une femme seule.

Mais, par-dessus tout, Christine Angot, c’est un style. Un talent brut, sans concession. Absolument moderne. On aimerait en percer le secret. La tâche est ardue, tant cet art plein de force s’avère aussi, à un examen attentif, complexe et délicat. Essayons tout de même.

Christine Angot utilise avec brio la technique du collage, toujours très neuve depuis un demi-siècle. Une notable partie de L’Inceste et de Quitter la ville se compose du recopiage de divers textes, articles de journaux sur son œuvre, lettres de lecteurs, propos de table, Dictionnaire de la psychanalyse d’Elizabeth Roudinesco, dictionnaire tout court, Œdipe Roi, etc. (dans un esprit de solidarité, et dans le désir de participer, ne fût-ce que dans une infime proportion, à l’édification de cette œuvre majeure, une partie de cet article est prédécoupée afin que Christine Angot puisse l’insérer dans son prochain livre). Une fois muni de cette charpente solide, l’auteur divague au fil de la plume, nous entretient de tous les sujets qui lui viennent à l’esprit. Ce bavardage primesautier constitue un régal permanent, un feu d’artifice de l’esprit, où se bousculent trouvailles et concetti.

C’est ainsi que, dans un esprit toujours résolument moderne, Christine Angot fait un usage très personnel de la répétition :

Il met des clémentines sur son sexe pour que je les mange. C’est dégoûtant, dégoûtant, dégoûtant, dégoûtant.

Déplorons ici un peu de timidité dans la redite. Une page, une page et demie de «dégoûtant» auraient donné à la phrase sa pleine puissance. Autres exemples (les cas sont innombrables):

Tous ces gens-là, c’est impossible, impossible, impossible, impossible de les appeler.

J’accouchais Léonore Marie-Christine Marie-Christine Léonore Léonore Marie-Christine Marie-Christine Léonore Léonore Léonore Léonore Marie-Christine Léonore Léonore Léonore. Léonore Marie-Christine Marie-Christine Léonore. Léonore Marie-Christine. Marie-Christine Léonore.

On regrette d’interrompre un tel régal. Car cela continue. La prose ici se fait musique, on songe à «La fille de Minos et de Pasiphaë», du regretté Jean Racine, ou à l’alexandrin d’Alphonse Allais : «Jean-Louis François Mahaut de la Quérantonnais». Et puis, c’est toujours une demi-page de remplie. Au prix où se négocie la demi-page de Christine Angot, elle aurait tort de se priver. D’ailleurs on sent la nécessité rythmique de la redite, la scansion puissante qui fait de cette prose un battement d’ailes lyrique :

Excitation et excitation, joie et joie, et puis déception et déception et déception et déception et déception encore, et déception, déception, déception, déception.

C’est déjà très fort, mais intervient ici l’effet suprême, plus lourd de sens de se produire après un point :

Déception.

Là, on ne peut que ressentir pleinement la déception.

Le brio de l’auteur devient étourdissant lorsque à la répétition s’associe le mélange des discours. Le lyrisme se met alors au service d’une imprécation satirique à la puissance rarement égalée dans notre prose :

La Delator dit à Anne : et Jean-Marc Roberts qui a mis Christine Angot à l’hôtel des Saints-Pères, on n’est plus chez nous. On n’est plus chez nous. On n’est plus chez nous. Ils ne sont plus chez eux. Ils trouvent qu’ils ne sont plus chez eux. Il y a des centaines de chambres ils ne sont plus chez eux. À l’hôtel des Saints-Pères qu’est-ce qui se passe, ils ne sont plus chez eux. On n’est plus chez nous. Qu’est-ce qui se passe on n’est plus chez nous, c’est qui ? 45 kg, ou 50, 1 m 62. On n’est plus chez nous qu’est-ce qui se passe ?

etc. Et la ponctuation ? Voilà un terrain neuf, une friche du style. Encore une règle, un ordre, bref un fascisme. Christine Angot n’aime pas les fascistes. Donc elle goûte peu la ponctuation. Elle en use, certes, mais avec un brio qui déstabilise ce totalitarisme grammatical. Elle parvient à donner une allure toute neuve, une signification inouïe aux citations les plus éculées par un jeu avec le point époustouflant d’originalité :

Si je suis consciente que ma fille va me lire un jour, est-ce que j’y pense, en êtes-vous consciente, ma fille, si j’en suis consciente. Science sans conscience. N’est que ruine de l’âme. Science sans conscience.

Aucun rapport avec la question, certes, mais c’est cela qui est très fort, chez Christine Angot, ce consentement héroïque au tout-venant du bavardage creux.

Rasoir dans les murs de pierre prénom de mon père, sur cette pierre je bâtirai mon église, c’est la littérature, je l’entaille, un mur de livres, un mur de lamentations, inceste, folie, homosexualité, holocauste, démarrer fort, mon blouson, mes grosses chaussures, et mon rasoir.

On aura beau dire, c’est ça, la poésie, tous ces grands mots scandés sur un ton égaré. Ça c’est de la sincérité, ça c’est de la vaticination. Personne ne sait vaticiner si fort.

Pour vaticiner plus à l’aise, ne reculant devant aucun sacrifice, Christine Angot opère donc parfois celui de la ponctuation. Dépourvu de cet ornement poussiéreux, n’importe quoi prend alors une allure haletante, fiévreuse, intense, bref prend l’air littéraire, et c’est bien cet air qui nous importe :

Amour avorté destin avorté peut-être est-ce cela et seulement cela mon destin Peut-être ne le dépasserai-je jamais Peut-être irai-je toujours de bras en bras à la recherche d’un geste d’un visage qui me parle vraiment d’amour qui m’adresserait une chose particulière à moi seule

Que l’auteur nous permette ici, malgré tout, une réserve : pourquoi ces traits d’union et ces majuscules, dernières traces de fascisme ? Allons, il faut aller plus loin encore. Car, plus audacieuse que Roland Barthes, pour qui l’orthographe était fasciste, Christine Angot considère que toute construction est carcérale. Elle en arrive à cette idée au terme d’une rigoureuse élaboration théorique :

construit, construit veut dire enfermé, enfermé veut dire emprisonné, emprisonné veut dire puni, puni veut dire bêtise, bêtise veut dire faute, faute, erreur, erreur, faute, de goût ou morale ou très grave, moi je n’ai rien fait de mal donc il n’y a aucune raison que je me construise une raison et une construction.

Alors, pourquoi pas la grammaire ? La syntaxe ? Sans doute, un jour, notre attente sera comblée. Gageons qu’emportée par sa hardiesse coutumière, appliquant les principes de la poétique de la bouillie dont elle se réclame explicitement, Christine Angot ne tardera pas à franchir le pas ultime, à écrire dans un charabia sans orthographe, puis à ne plus écrire du tout : car c’est le langage tout entier, cette construction écrasante, qui est fasciste. En attendant, réjouissons-nous de tout ce que, dans sa générosité d’artiste, elle nous livre à pleines mains.

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Dans le désert culturel actuel, au cœur de leur solitude, les gens ont soif d’idées neuves, généreuses, ils veulent que l’on aborde de vraies questions. À lire L’Inceste ou Quitter la ville, nous nous enrichissons. Nous apprenons en effet que Christine Angot est belle, qu’elle vend plein de livres, qu’elle va dans des émissions à la télévision, et même qu’elle a cloué le bec à Jean-Marie Laclavetine (chacun de se réjouir, bien fait), que Raphaël Sorin est un gros cochon, qu’elle a envie de quitter Montpellier, qu’elle souffre, que son psychanalyste et son acupuncteur rendent des diagnostics intéressants («pouls très très profond, comme toujours en excès de ying et en excès de yang»), qu’elle connaît bien «la signification des signes du Michelin, la différence étoile, couverts», que son sexe est «bien étroit et bien frais», que «Nothomb on s’en fout», «même si elle vend six fois plus», que ses amis et relations se nomment Jean-Marc, Laetitia, Laurent, Emmanuelle, Frédéric, Hélène, Damien, Christiane, Jean-Paul, Fanette, Karim, Anne, Claude, Catherine, Jocelyne, etc., que tous les jaloux qui discutent son œuvre, elle ne les aime plus, que tout ce qu’on dit de mal sur elle, c’est même pas vrai. On ne peut qu’abonder.

(à découper et insérer dans le prochain livre de C. Angot)

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Quelle richesse, quelle mine d’idées neuves, passionnantes, que d’émotions ! Dans L’Inceste, l’auteur stigmatise à juste titre son amie Nadine :

Nadine est insupportable, et je ne suis pas seule à le dire […]. Quand elle déballe à table ses problèmes de tournage, Catherine Decourt par-ci, Dupont par-là, Durand, Emmanuelle Vigner, qui lui a offert pour Noël de l’année dernière une montre à un prix fou.

Avec un tel degré de bêtise, notre Christine n’a pas pigé que François Fillon a 90% de chance d’être élu:

 

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