Un essai de définition du mal

 

Le mal, tel qu’il est perçu par les religions.  

Je me suis récemment demandé pourquoi le christianisme avait été tant attaqué, particulièrement au cours des cent dernières années…

Le Christ n’a pas eu la prétention de détruire le mal. Il nous a simplement donné des moyens de nous regarder autrement. La conversion au christianisme, c’est la modification du regard sur soi. Nous mesurons toujours les autres avec le regard qui est fabriqué avec le tissu de notre affect. Si nous sommes charitables envers nous-mêmes, nous le serons aussi avec les autres. La modification du regard sur soi change donc le regard sur les autres et notre relation avec eux.

Au contraire du christianisme, d’ autres cultures, encore de nos jours, ne perçoivent pas le mal comme un scandale. Pour les musulmans, si le mal te frappe, c’est que Dieu l’a voulu ainsi. Donc, si une famille bouddhiste est assassinée par un groupe terroriste islamiste, ce n’est pas un scandale, c’est la volonté de Dieu.

Si un peuple non juif est touché par une catastrophe, c’est la volonté de Dieu, selon les juifs extrémistes, puisqu’il n’est pas le peuple élu. Le scandale du mal, pour les Juifs, c’est que leur peuple soit touché par le malheur. On le perçoit facilement par la shoaisation de la Seconde Guerre mondiale : rares sont les cinéastes juifs qui ont abordé le massacre des 94% d’autres populations qui ont péri dans des conditions toutes aussi atroces (Les chiffres des gens ayant péri dans les camps au cours du XXème siècle sont de plus de 100 millions, dont environ 6 millions de Juifs). Pour les Juifs, le mal dans le vaste monde n’est donc pas un vrai scandale tant qu’il ne les touche pas.

Attention ! Je parle ici de pensée collective, pas d’individus particuliers !

Pour les bouddhistes, le mal imprègne le monde, mais par un rude travail sur soi, une vie d’ascèse, on peut s’en détacher. Le combat contre le mal est donc intime et personnel. Pour eux, le mal n’est donc pas un scandale, mais une des composantes du monde.

Les chrétiens ont une manière radicalement différente de percevoir le mal.

C’est à ma connaissance la seule religion où le mal est perçu comme un scandale, comme une anormalité. Pour pouvoir se consacrer au mal, il faut sortir de l’Évangile. De ce fait, les atroces dictatures du XXième siècle, à savoir le nazisme et le communisme, pour pouvoir pratiquer le mal en toute tranquillité, ont dû sortir du christianisme et tenter de l’exterminer. Ces idéologies faisaient référence à ce qui existait avant, ce qui veut dire la référence aux Dieux ariens ou à la Rome antique ou à ce qui était après comme le communisme promettant un monde meilleur mais aussi le nazisme et son empire de mille ans. Il était donc logique d’éliminer cet œil de Caïn qu’est le christianisme.

Dans les Évangiles, le viol, la prédation, l’usure, le mensonge, l’esclavage et tous les crimes échafaudés dans le petit théâtre de nos têtes devenaient des scandales qu’il fallait combattre et dénoncer au prix de sa vie. L’homme devenait soudain responsable du mal et il lui en fallait assumer les conséquences. Mais pouvait aussi en devenir le vainqueur. L’homme avait un libre-arbitre. Le mal était perçu comme négatif, mais vaincu il pouvait générer une infinité de positifs. Si les églises ont évidemment participé au mal du monde, ce ne pouvait plus être qu’en trafiquant les vérités de l’Évangile donc avec mauvaise conscience.

 

Un catalogue de divers aspects du mal

 

La mal est un refus de se regarder objectivement, une faiblesse spirituelle ou intellectuelle de comprendre les conséquences de ses actes ou de ses pensées. Il se caractérise souvent par la manipulation du passé pour tenter de maîtriser l’avenir. Ce fut la caractéristique de tous les dictateurs du XXième siècle. Il s’agit aussi de faire passer l’intérêt particulier pour l’intérêt général. Le mal se caractérise par l’extension de la faute chez soi ou chez les autres. On se rend compte que les rédacteurs de la Genèse avaient très bien compris le fonctionnement du mal : lorsqu’ils ont mangé le fruit de l’arbre de la connaissance, ils décident de ce qu’est le mal et le bien. En effet, lorsque Dieu s’informe sur ce qui s’est passé, lorsqu’il cherche le responsable, l’homme accuse la femme laquelle accuse à son tour le serpent. Les protagonistes ne se voient plus comme des êtres entiers, mais du détail ils font un tout. Il y a aussi un transfert de la faute sur l’autre, de préférence le plus faible. Le mal se caractérise aussi par la vision du monde au travers de l’imagination. On s’imagine que l’autre est mauvais, qu’il nous veut du mal. Le mal est aussi un logiciel qui ne fonctionne le plus souvent qu’avec le corps : les cinq sens sont satisfaits, mais ils le sont au détriment de soi ou des autres. Ainsi, au cours des orgies, on a tout le cocktail du mal : vin, nourriture, sexe, musique, volupté du toucher. La publicité est le vecteur par excellence de l’exacerbation des sens. On n’a guère de publicité prônant le renoncement, sinon celles pour le jeûne. Le mal est une survalorisation du moi. « L’enflement » du moi a pour effet de réduire le volume crânien et d’augmenter la cage thoracique. Le bien, c’est le contrôle de soi, le mal c’est le contrôle des autres. Le mal est une intelligence qui est incapable de s’auto-observer. Un grand stratège est quelqu’un qui observe de l’arrière le massacre qu’il a organisé. Les os des troupes se mêleront aux racines, les corps des généraux défileront dessus avec panache. L’obsession est une autre caractéristique du mal : ce sont toujours les mêmes pensées qui sont présentes, qui forment un cadre, et le monde entier doit rentrer dans ce cadre, de force. Ce système de pensée fermé alimente sans cesse une violence de pensée vis-à-vis de la raison.

L’expérience falsifiée : c’est une analyse faite à partir de quelque chose que je n’ai pas expérimenté. Le mot vérité en juif signifie expérience. Être dans l’erreur, qui est une cause de mal, c’est se baser sur ce que je n’ai pas expérimenté. C’est parler, par exemple, de la mort d’un enfant sans l’avoir vécue. Non pas que je ne doive pas en parler, mais je dois, à un moment ou à un autre affirmer que je n’ai pas vécu cette expérience. Les écrivains anglo-américains ont ainsi le mieux parlé de la pauvreté parce qu’ils l’ont vécue. On peut citer Henry Miller, Jack London. Zola et Hugo furent des écrivains bourgeois qui ont écrit de bons romans héroïsant les pauvres, mais cela sonne parfois faux. Et le faux produit de mauvais remèdes à la résolution d’un problème. On veut aider, mais l’effet produit est pervers, parce que le postulat de départ est falsifié. Il y a ceux qui ont expérimenté le mal et ceux qui l’ont observé au microscope.

Le mal a toujours une sœur siamoise : la peur.

Les gens qui complotent contre vous, ceux qui vous méprisent, qui manipulent l’image que vous avez auprès des autres, se caractérisent par la peur que vous leur inspirez. La peur se caractérise par l’omniprésence du « pourquoi ? » qui trahit ma frustration de petit maître ne maîtrisant pas le monde entier : Pourquoi tel malheur m’est-il arrivé ? Pourquoi le voisin a-t-il mieux réussi que moi ? Le moi qui devient vampire, qui vide l’autre pour se nourrir, qui affaiblit l’autre pour s’élever.

Le mal est le plus grand tabou humain. Il a un pouvoir attractif. Il faut cependant différencier entre l’acte mauvais et l’homme mauvais. L’acte mauvais peut être le résultat d’une réaction impulsive. C’est d’ailleurs le mal le plus courant. D’ailleurs lorsque nous parlons du mal, nous distinguons l’acte et l’intention. Le mal pourrait se caractériser par le mépris qu’on a de l’autre sans éprouver de compassion. Le mal est un manque de compassion. Le mal, c’est lorsqu’on a la possibilité de faire le bien, la possibilité de la compassion mais que l’on fait quand même le mal.

Le mal qui est jugé devant les tribunaux, a souvent à voir avec la sexualité. Il s’agit de satisfaire une pulsion. De nature, l’homme n’est pas si mauvais que ça, mais il lui faut apparaître aux yeux des autres comme quelqu’un d’attractif, et cette attraction passe par le pouvoir qui lui-même est une armure contre la peur. « Tu n’as pas à avoir peur, je te protège. » Le mal est le rejeton de la peur.

Pour un juriste, au contraire du prêtre, le bien et le mal ne sont pas des catégories. Il n’est là que pour sanctionner des actes mauvais. Il doit certes tenir compte des circonstances, de l’intention, et surtout de la manière dont le coupable s’y est pris pour donner à ses besoins la priorité aux dépends de ceux de l’Autre. Mais le juriste ne sanctionne que l’acte. La justice, ce sont des actes tarifés. Lorsqu’un psychopathe introduit ses doigts dans les entrailles chaudes de sa victime pour éprouver une sensation, c’est un acte certes cruel, mais comme ce malade n’est pas capable d’empathie, on ne peut pas dire qu’il soit mauvais.

Le mal a à voir avec la pensée. On ne pense pas qu’un animal fait le mal, même si on utilise des expressions anthropomorphiques pour désigner la violence du règne animal. On dit d’un animal qu’il est agressif.

Lorsqu’un État en agresse un autre, pour assurer plus de confort à ses concitoyens, cela présuppose une organisation qui a auparavant trafiqué les valeurs : l’autre en tant qu’ennemi est animalisé, donc ma capacité à avoir de la compassion envers lui est anéantie, je peux donc l’exterminer. Si le bourreau commençait à éprouver de la compassion, il sentirait qu’il est mauvais et il serait moins productif en termes de destruction de l’autre.

Lorsqu’on réalise des sondages demandant aux personnes si elles se sentaient capables de tuer quelqu’un, 50% répondent par l’affirmative. Nous sommes conscients que nous pouvons faire le mal, nous en avons le désir, mais nous ne le faisons pas en raison des interdits qui sont de puissants mécanismes autobloquants.

Nous sommes fascinés par les gens mauvais, les meurtriers, mais pour la plupart d’entre nous, c’est lorsque nous sommes assis dans notre fauteuil, en train de regarder un film. Nous sommes aussi fascinés par les documentaires de guerre, les reportages faits au sein de la tempête, mais personne ne souhaiterait se trouver deux semaines au cours de l’hiver 1942-1943 à Stalingrad. Le mal nous fascine tant qu’il n’y a pas de risques pour nous. Nous contrôlons en quelque sorte la situation. Nous savons que pour nous la fin sera heureuse.

Nous avons aussi tendance à tenter de lire le mal sur des figures : les reporters des tribunaux insistent beaucoup sur la difformité des visages des criminels. Le visage du Juif, du chrétien de nos jours au Moyen-Orient, est censé refléter le mal. Le psychopathe recule indéfiniment les frontières de la compassion, il ne cherche à éprouver que de la sensation.

La question du mal pose la question de libre-arbitre. Si l’on enlève la question du libre-arbitre, on ne peut plus distinguer entre le bien et le mal, si l’on ne pose plus la question de la volonté libre, il n’y a plus de faute.  « Si Dieu n’existe pas, tout alors est permis. » Dostoïevski.

Jean Henrion

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