Pourquoi Marine Le Pen a-t-elle des chances de perdre cette élection?

Marine Le Pen n’est-elle qu’une tentation du vote français?

 

Marine Le Pen a de bonnes chances de perdre cette élection présidentielle. La France est devenue un peuple de risque zéro. Les Français préfèrent des dirigeants qui ont quarante ans de malversations derrière eux à ce qui est nouveau. Et c’est précisément ce qui détruit notre pays.

Le désordre est toujours le prophète du surordre. Nous réclamons une société sécurisée. Cette société est à l’image de ce que nous sommes. Une société sous contrôle vidéo ne nous suffit pas, il faut aussi des actions équitables, disons-nous. Arrêter les terroristes est certes une action, mais il faut traiter le mal à la racine, répétons-nous. Arrêter les terroristes est certes une action, mais notre société est bâtie sur la couardise qui produit autant d’injustices quotidiennes que la firme Coca-Cola de bouteilles. La racine de nos maux est le sentiment d’injustice, le sentiment que le droit appartient à certains et que la loi s’applique à d’autres. Mais nous attendons toujours que l’Autre se corrige, qu’il règle le problème. Nous n’y sommes pour rien, c’est de la faute des autres. Cette prise de conscience de l’injustice est due au fait que les sociétés deviennent de plus en plus transparentes, tout le monde a accès aux vices des autres, et particulièrement le petit fonctionnaire d’un ministère. Le pouvoir politique est par conséquent entre les mains d’un obscur chef de bureau qui peut révéler à tout moment les faiblesses de son supérieur. Il le fera peut-être, parce que le danger l’effraie, et il ne craint rien tant que l’inconnu. Il ne le fera que s’il pense pouvoir bénéficier d’une couverture et gratifié d’une promotion. La politique, c’est un jeu permanent de dominos qui tombent, mais la chiquenaude est donnée par un doigt sali par de l’encre d’imprimante. C’est le règne efficace du lâche, du calomniateur, du dénonciateur qui ne prend aucun risque. Il veut lui aussi savourer sa part de victoire, assis à son bureau. Cela a pour effet de produire une prudence dangereuse dans les Institutions. Plus personne n’ose rien entreprendre sans craindre d’être exposé à la dénonciation. Pour avoir encore un semblant de pouvoir, on est alors parfois odieux avec son personnel.

Les peuples ont compris depuis bien longtemps que les profits colossaux réalisés par les banques, les assurances, les sociétés d’autoroutes, d’hydrocarbures, ne sont que l’expression criante de l’injustice dont le visage est maquillé de publicités alléchantes. Le pouvoir promulgue des lois à son avantage, c’est la perception qu’on la majorité des Français du droit. Le profit, c’est l’ouverture des coffres du peuple avec les clés de la loi. Les politiciens ne sont plus que les tristes acteurs d’un film dont les producteurs sont les banques. Le banquier est un mammifère qui respire avec puissance mais dont le cœur a cessé de fonctionner depuis longtemps. Il exerce une habile oppression sur le petit salarié et une habile séduction du grand patron.  Cette ponction fiscale sans pitié rachitise économiquement le salarié et produit une dépression sociale sans précédents. Le citoyen ordinaire, diplômé d’une université ou pas, a un cruel déficit de culture économique. Il ne peut donc comprendre qu’un monde simplifié. Il n’a pas le temps de se cultiver. Le sensationnel, l’émotionnel, le spectaculaire lui parlent. Car il lui manque tout simplement les référents nécessaires à une analyse solide. À un enrichissement sans précédents dans l’histoire de l’humanité, répond aussi un appauvrissement culturel sans précédents. Déprimé, dépendant, épuisé, le salarié doit se trouver des loisirs pour ne pas devenir fou. Là la banque est encore là, c’est elle qui finance les salles de sport, les journaux, les livres et les films. Au salarié épuisé, il faut encore du bruit. Le loisir bruyant est la spiritualité de l’individu matérialiste.

Des sociétés qui haïssent le silence

Nous vivons dans des sociétés qui haïssent le silence, car le consumérisme est dénué de toute spiritualité, et la spiritualité réclame le silence qui est l’oreille de l’âme.

Le silence est l’indicateur de la richesse spirituelle, le bruit de l’inverse. Dans la musique de Mozart, il y a de la douceur, du silence, de l’harmonie. Rien de semblable dans une grande partie de la musique contemporaine. C’est une musique bruyante, violente, soumise aux diktats de l’excitation. L’individu est écrasé par des pressions sans précédents qu’il doit évacuer par encore plus d’excitation, par le sport, les loisirs, la dépense d’énergie. La littérature, la culture dans son ensemble, depuis des décennies, sont imbibées d’une violence sonore et bavarde qui nous paraît banale. Un chercheur anglais a récemment tenté de trouver un endroit sur cette planète sans bruit. Il n’a, au final, que découvert sept régions sans vacarme de voitures ou d’avions.

Autrement dit, nous vivons dans des sociétés de moins en moins paisibles, de plus en plus nerveuses, angoissantes, tout cela produit un bruit permanent. Vivre, dans nos sociétés, c’est produire de la pollution sonore. Mais il y a aussi la pollution visuelle. Nos icônes sont animées, bruyantes, nerveuses. Omniprésentes. Les orthodoxes, outre le fait de rechercher le silence de la plaine russe, cherchent également le silence visuel en contemplant les icônes. Comme le Christ s’est fait homme, en contemplant le visage de l’icône, on se souvient que le Dieu des chrétiens est aussi un homme. Et cet homme nous regarde en silence.

Il nous faut donc en permanence de la nouveauté, du spectacle, du scandale pour alimenter notre vacarme intérieur. Cela provoque une grande désorientation.

Cette désorientation sociale est provoquée par la tentacularisation des informations. Durant des millénaires, l’information provenait du pouvoir monarchique et religieux et retombait sur la société comme une neige de printemps. Les sociétés étaient relativement stables, l’instabilité étant produite en général par les gouvernants qui se déclaraient des guerres. Mais lorsque les informations ont commencé à parvenir de points multiples, après l’invention de l’imprimerie, les révoltes ont commencé en Europe, notamment par le biais du protestantisme. Les conflits sont devenus l’affaire des peuples et non plus seulement des souverains. L’information a été la poudre de l’esprit. Chaque groupe bénéficiait de son information et tentait de faire exploser l’argumentation des autres. Plus il y a de la démocratisation, plus il y a dispersion de l’information, plus il y a de conflits ethniques. La proportion des guerres civiles n’a cessé de croître au cours du XXème siècle, pour totaliser la majorité des conflits de nos jours. La lutte se situe toujours au niveau de fracture entre la théocratie de l’information et la démocratie de l’information. Si la diversification de l’information produit des violences à, travers toute la planète, des instabilités, elle produit cependant aussi des avancées incalculables dans le domaine des techniques et des sciences. Et les sociétés ayant le plus de liberté de la presse sont aussi les plus avancées, et les plus angoissées…

La société, grâce à la révolution d’internet, devient de plus en plus transparente. De ce fait, elle devient antistratégique. Pour être efficace, la stratégie politique ou économique demande une dissimulation de l’information. Dans le cas contraire, la classe dirigeante est la proie de toutes sortes de criminels qui usent du chantage, de la manipulation puisqu’ils sont maîtres de l’information, malversations utilisées à leurs propres fins. C’est celui qui parvient à dissimuler les informations le plus longtemps possible qui gagne dans nos sociétés.

Ce que tu ne contrôles pas te contrôle, tel est le leitmotiv de la nouvelle politique. Si des immigrés entrent illégalement dans le pays, ils vont en prendre le contrôle. Si je ne contrôle pas les banquiers, c’est eux qui vont me contrôler. Tout le discours de Marine Le Pen est basé sur ce constat. Elle verbalise tout simplement les angoisses des Français, perdus sous des flots d’informations. Elle se sert à l’occasion de théories complotistes, sachant que ces théories sont toujours très cohérentes, pour placer des mots sur ce qui est difficilement compréhensible pour l’ensemble des électeurs.

La lâcheté, cette valeur très française

Depuis des années, je n’ai guère rencontré de personnes courageuses : proviseurs couards, directeurs d’hôpitaux couards, commissaires de police couards, préfets couards. Ce sont aussi ces individus qui ont ruiné ce pays, sans doute autant que les fraudeurs aux assurances sociales, les politiciens et les banques voraces.  On pleure du soir au matin sur l’inefficacité de l’Éducation nationale, mais on ne se demande jamais —je n’ai jamais vu un reportage là-dessus— quels sont les incompétents qui dirigent ces établissements, diriger, j’entends surtout par là comment les personnels sont écoutés. Quels imbéciles incompétents gèrent nos casernes de gendarmerie où nos préfectures ? Nos hôpitaux ? Jamais d’Envoyé Spécial sur ce sujet, jamais de « Une » de Marianne, à moins que je ne l’ai ratée, cette Une. C’est le sujet le plus tabou de la presse, de la politique, de la France. Ils sont là, rivés à leurs postes, ad vitam aeternam.  Qui s’inquiète d’un organisme public où les personnels sont toujours en maladie parce qu’il est géré d’une manière catastrophique ? Sur le plan purement financier, l’Éducation nationale est le premier budget de l’État, mais lorsqu’il manque 100 000 euros à un établissement, on puise dans des caisses noires.  En tout cas, cela fut fait durant des décennies. L’incompétence impunie, non corrigée, voilà ce qui coûte des centaines de millions à l’État chaque année, depuis des décennies, surtout en budget humain.

Nous sommes devenus un peuple de lâches, nous remettons de bonne grâce notre courage entre les mains d’autrui. Nous ne nous laissons pas marcher sur les pieds parce que nous sommes toute la journée à genoux pour lécher le trou du cul de nos maîtres. Avec la Corée du Nord, nous sommes devenus un des peuples les plus athées de la planète. Être l’un des peuples les plus athées de la terre signifie que notre idéal est purement matérialiste, donc dans le calcul des pertes et des bénéfices individuels. Le fait de n’en avoir rien à foutre du voisin est devenu un sport national. Nous nous demandons du soir au matin combien nous pourrions perdre, jamais ce que nous gagnerions à être autre.  Nous aimons le bruit, la frénésie, la dénonciation et par-dessus tout la lâcheté et la prudence. Nous avons certes du courage, mais derrière les murs du pavillon que nous avons mis une vie à payer. Au travail, nous sommes prudents, partout nous avançons sans risque. Nous calculons du soir au matin quel collègue sera mal vu du chef, et nous courrons le pousser à la dépression et au suicide. Et le weekend, nous allons manifester contre la dictature et prêcher les droits de l’homme. Nous avons le privilège d’être un des pays les plus violents au travail. Nos argumentations débutent par l’indignation la plus outrancière, et se terminent par des courbettes au chef. En France, la victime finit toujours par être revêtue de l’habit de l’hérétique. Nous n’avons jamais été un peuple révolutionnaire. Robespierre, Mirabeau, Bonaparte, n’avaient qu’à siffler pour que des milliers de sots aillent se faire massacrer dans la soumission la plus ignoble pour leur assurer le pouvoir. Il en fut de même avec Clémenceau, qui aurait répondu aux émissaires secrètement envoyés par la jeune impératrice d’Autriche Zita et le pape Benoît XV pour tenter d’arrêter la guerre : “Il y en a encore un ou deux millions qui sont prêts à se faire massacrer.”

Nous aimons être dominés, que ce soit par des islamistes ou par la famille Le Pen ou encore par un autre, cela n’a guère d’importance. Nous sommes des coqs gaulois mais sans ergots et sans becs. Au fond, nous aimons nos seigneurs comme aucun peuple. C’est pourquoi nous détestons tant les réformes. Avec nos bouches de parleurs, nous leur crachons à la figure, à nos dirigeants, mais avec nos cerveaux nous calculons combien cela pourrait nous coûter. Et nous choisissons toujours la sécurité qui nous mène au final à une insécurité encore plus grande.

                                                                                                 Jean Henrion

 

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