Quel cataclysme prépare en Europe?

Interview avec le plus connu des météorologues de la mondialisation, Peter Sloterdijk.  

Voici une interview du plus célèbre des philosophes allemands librement traduite par moi-même. Un moment d’anthologie qui vous permettra de comprendre différemment un certain nombre d’effets et de causes quant à ce qui se passe dans la météo de la mondialisation à l’heure actuelle.

Interview avec Rainer Burchardt que nous avons nommé Jonas. NB certaines questions de Jonas ont été intégrées dans les réponses… Y aura-t-il un cataclysme en Europe ?

 

Jonas : En ce qui concerne la caractérisation du XXième siècle, Peter Sloterdijk vous pensez qu’on peut la caractériser en une formule mais qu’il faut d’abord examiner les autres propositions de définition avant de les écarter.

P.S : Dans les années 1950, l’on parlait avec pathos de la bombe nucléaire, de l’âge nucléaire. Peu de penseurs, d’intellectuels de cette époque, avaient noté que le temps de l’innocence de l’humanité était révolu et que l’humanité s’était rangée du côté du pire.

Si l’on met de côté les définitions du XXième siècle que l’on a coutume d’appeler le siècle des extrêmes, l’on se rend compte que les périodes de tensions entre les grandes puissances atomiques ont généré la révolution sexuelle, l’époque des idéologies en Europe de l’Ouest, mais l’on se rend surtout compte qu’il y a eu un déplacement d’exploitation. Avant les Révolution des XVIIème et XIXème siècles, l’homme exploitait l’homme, mais au XXème, c’est l’homme qui exploite la terre.

Cette mutation n’a été seulement possible que dans la mesure où nous avons créé, nous, pour ainsi dire, un nouveau Subproletariat, et que les adjuvants de la nature ont été installés dans la culture qui remplacent la vieille exploitation de l’homme par l’homme et provoquent exactement cela que  Saint Simon a prévu prophétiquement au 18ième siècle :  l’exploitation de la terre par les effets conjugués  de la civilisation technique. Peter Sloterdijk pense que c’est l’événement principal du 20ème siècle et sa conséquence aura un impact sur tout le 21 siècle. La nature a remplacé en Occident, l’ancien sous-prolétariat.

 La caractérisation réduisant le Reichstag  à une baraque de causette a jusqu’à ce point une part de réalité à cause de la barrière de 5 pour cent manquant aux petits partis, de  là un spectre politique extrêmement large au parlement a pu développer à l’intérieur des grands partis. Il y avait avant douze ou 15 partis, dont la majorité étaient extrêmes ou insignifiants avec quasi aucune opinion, et obtenir ne serait-ce que deux positions, une contribution rationnelle, n’a  été possible qu’en dehors de la politique. D’ailleurs on peut dire tout à fait qu’en général les petits partis sont nuisibles à la démocratie, tout au moins d’un point de vue pratique. Ils projettent, certes, les opinions et donc le spectre d’opinion mieux que les grands partis mais ils jouent un rôle dévastateur dans le sens où ce qu’ils proposent n’est pas adapté à la réalité. On peut également parler, cependant, pour les grands partis, de fissuration de la politique. À l’inverse des petites formations, les grandes coalitions sont toutes aussi mortelles à la vie politique parce qu’elles produisent de la dépolitisation du fait qu’elles sont poussées au maximum au compromis et qu’en définitive tout converge vers un grand centre et qu’alors les électeurs sont certains de ne plus avoir de choix car il n’y a plus d’alternative.

Chaque fois, peut-on dire, que la médiatisation du public à la manière, comme nous les connaissons encore jusqu’à aujourd’hui, et qui a débuté avec la première guerre mondiale, quand de grandes populations, en effet, ont été approvisionnées en annonces de frayeur quotidiennes en provenance des fronts, que c’était toujours propagandiste, encore la meilleure nouvelle de ce temps n’était rien de neuf “à l’ouest”. On doit lire dans le cadre de cette              «  scandalisation » permanente qui est née et est tombée avec le reportage de guerre sur les nations européennes, et, depuis ce temps-là, cet approvisionnement des populations européennes en nouvelles de guerre n’a plus cessé, curieusement, au  quotidien. La guerre prenait fin primitivement, mais le bombardement à long terme de la conscience par une presse d’excitation, continuait. Et cet aspect a manqué, malheureusement, tout à fait, déjà aux organisations commémoratives en août 1914, car, depuis ce temps-là, quelque chose de fondamental a changé dans l’économie  mentale de la société moderne. Là une sorte de guerre continuelle a été introduite par la politique d’excitation collective derrière laquelle il n’y a plus aucune retraite. Il y a seulement une période dans l’année ou le bruit de la guerre s’estompe : les vacances d’été !

Il y bien sûr une déontologie du journalisme, mais ce qui est terrible, c’est que personne n’en tient compte. Ce qui  est encore beaucoup  plus douteux,  c’est le fait qu’il y a une entente complice entre le reportage et le terrorisme. On peut déplacer avec une monstruosité ponctuelle, donc pousser à un crime politique pour lequel on a besoin seulement de deux, de trois personnes devant une caméra, une nation de 80 millions de personnes des jours entiers, pendant des semaines entières, dans un délire collectif,  parce que les médias – le mot-clé est « société de complicités »-ont besoin de cette tension permanente pour exister de même que les politiques.

Jonas :  Nous revenons ici toujours à ce champ étendu du psychopolitique. De grandes sociétés sont ainsi des sculptures d’autoexcitation qui travaillent continuellement sur leur propre forme, et le plus fort ciseau ou le plus fort marteau, les plus fortes machines d’excitation, partent réellement de la sphère du crime politique.

PS : Il est certain qu’une grande partie du terrorisme disparaîtrait spontanément si les médias de l’Ouest publiaient selon une nouvelle ligne éthique mise au point après concertation, suite à  quoi on pourrait informer des crimes politiques seulement dans les médias spéciaux tout à fait subordonnés.

Cependant, internet est difficilement contrôlable. Ce n’est d’ailleurs plus contrôlable, et maintenant l’esprit de la surmédiatisation est là, et ce démon s’est échappé de la bouteille et on ne le récupère plus, mais on peut dire absolument sous  forme spéculative sous quelles conditions le contrôle du catastrophisme rendrait la société différente. Si par exemple, les médias d’une nation s’engageaient donc expérimentalement pour une période déterminée à introduire une quarantaine de catastrophes, on en viendrait probablement à des résultats tout à fait différents en ce qui concerne l’excitation de nos sociétés.

La quarantaine était une mesure qu’ont pratiqué les nations navigatrices du 16ème siècle  jusqu’au 19ème siècle pour endiguer l’effet secondaire le plus dangereux du commerce international et le garder sous  contrôle. En effet, la globalisation signifiait du 14ème siècle et  jusqu’à une époque très récente, le soulagement du voyage pour les microbes. Et des bateaux venaient parfois des navigants mortellement malades qui dirigeaient l’excitateur hors d’eux-mêmes sans le savoir.

C’était une mesure très intelligente, avant tout, si on considère que les microbes ont été découverts comme tels scientifiquement seulement à la fin du 19ème siècle – là nous pouvons citer des noms comme Pasteur et Robert Koch. Mais les médiévaux ont su par l’observation empirique que la peste était contagieuse. Boccace l’a bien décrite dans son ouverture du “Decamerone”, en détail, cette peste florentine. Et de cela, les hommes politiques en ont compris, du 14ème au 19ème siècle, la conséquence.  On a donc isolé les marins qui venaient de loin, durant 40 jours à bord de leurs bateaux, et si jusque-là aucune maladie n’avait éclaté, on pouvait supposer qu’aucune peste ni  aucun microbe fatal ne le ferait…

Jonas : Les Européens ont-ils à se soucier sérieusement sur leur attractivité pour les réfugiés…

Un fléau social ? C’est tout de suite la question qui nous vient à l’esprit lorsqu’on aborde la question de l’intégration des réfugiés, laquelle dépasse l’excès contrôlable. Actuellement, nous avons à le faire en fait avec quelque chose comme la « forteresse Europe », Frontex en est un exemple car il est opposé aux gens qui se noient  dans la Méditerranée, qui se noient là, misérablement ou “sont sauvés” avec tous les guillemets nécessaires , et alors qu’ils ne savent pas où aller et  ne sont sûrs nulle part. De plus, nous avons aussi une immigration en expansion venant des États orientaux de l’Europe, mais ne venant pas de pays menacés ou de pays menaçants comme le Kosovo ou l’Albanie. La politique actuelle est à court de solutions. Oui, tous sont embarrassés par rapport à ces choses, sauf ces hommes politiques d’Afrique du Nord qui ont abondamment employé cette tendance au chantage vis-à-vis des Européens. On ne peut pas oublier que Kadhafi a menacé, au cours des années, avant qu’il soit renversé et tué, régulièrement, les Européens de mobiliser des armées terrestres de plusieurs millions de migrants, si on ne satisfaisait pas ses demandes d’aides financières. Etait-ce une Anticipation sur des “dangers”, avec des guillemets, qui peuvent venir sur nous, et les gens viennent-ils non seulement dans l’intention d’une émigration paisible ou avec l’intention de fuir, mais réellement avec des armes ? Avant tout l’émigrant par lui-même est impuissant et se  présente sans vrais bagages et sans armes, c’est la présentation classique du demandeur d’asile. Mais tout de suite démarrent aussi les déplacements de l’Est, parallèles à ceux du Sud, et les sociétés de bien-être occidentales n’ont développé jusqu’à maintenant aucun moyen éprouvé quant à une manière raisonnable de se défendre. Le fait que nous ayons des difficultés  à faire face à l’immigration ordinaire, la migration ordinaire, en particulier en ce qui concerne certaines régions d’origine, surtout le monde arabe, pour ainsi dire, cela  fait partie des observations chroniques à long terme. Mais en ce moment intervient un nouveau facteur : Les Européens doivent développer une nouvelle réflexion sur leur propre attractivité, sur ce qui attire les réfugiés, et réfléchir sur de nouveaux modèles. Vous pouvez agir comme les Canadiens le font ou les Australiens le font ou comment les Suisses le font, et qui implique qu’à chaque fois une nation, une nation très attractive érige un système de défense, cela est nommé « une cruauté ». Et c’est là tout le problème, les Européens se définissant comme des personnes éclairées et non barbares, et il existe un journalisme correspondant qui dénonce la moindre velléité d’action de protection comme une cruauté barbare. (Et c’est là le terrible piège qui est en train de refermer ses dents sur les Européens.)

L’Europe est de toute façon une formation géopolitique avec des frontières fragiles. Elle était quasi inattaquable jusqu’au 20ème siècle de par sa position océanique et était inaccessible. On ne peut pas oublier, que dans toute l’histoire de l’humanité, aucune flotte de l’Atlantique ne s’est jamais dirigée vers l’Europe, mise à part la guerre maritime durant la Deuxième Guerre mondiale. Elle a donc perçu l’Atlantique comme jouant le rôle d’une frontière naturelle, comme une avancée stratégique. Aujourd’hui, ce n’est plus valable, en tout cas plus de la même manière. Aussi ce que maintenant un courant d’émigration immense de l’Afrique du Nord sur la Méditerranée sur l’Europe se déroule, ce n’était pas non plus prévu ici, en principe, de par la situation géopolitique.

D’ailleurs une grande partie du courant d’émigration actuel a été déclenchée par la politique extérieure fausse des Européens au temps du printemps arabe avec, car la plus grande partie des réfugiés prend le chemin de la Libye, et le fait qu’autrefois Sarkozy ait bombardé la Libye et a contribué au meurtre de Kadhafi, ce sont ces décisions politiques secondées par un moralisme poussif qui ont poussé à ces dérégulations.

Jonas : Un retour du nationalisme en Europe ?

La rationalisation est, je crois, un phénomène de surface. Il a été préparé dans un état d’insuffisance de l’illumination psycho-politique – nous ne cessons de revenir au même motif – , a créé une union forcée entre les nations européennes ce qui a considérablement augmenté la probabilité de conflits d’intérêts, sans mettre en place un traitement social pertinent. En d’autres termes, ce sont tous les développements politiques auxquels nous devons faire face, sous la rubrique de l’erreur. Je pense que ce qui est aujourd’hui perçu comme une re-nationalisation, ne sont pas d’authentiques nationalismes, comme ils ont été utilisés au cours des 19e et 20e siècles, en vue de constituer l’État-nation. Les Etats-nations européens se sont constitués et n’ont plus besoin de nationalisme, mais ils sont maintenant portées par une sorte d’association ou de survoisinnage dans une situation de conflit artificiel. Donc, il y a de trop denses rencontres, une trop forte densité d’interdépendance intensive des parties prenantes, et ces collisions peuvent certes être vues à partir des erreurs politiques, mais cela ne devrait pas être comparé avec les démons du 19ème siècle.

Jonas : Les Allemands prennent de nouveau en compte le concept d’intérêt national !

Cela n’aura jamais lieu. Déjà je ne crois pas qu’il puisse y avoir quelque chose comme les États-Unis d’Europe simplement en raison du fait que les États particuliers sont déjà des nations constituées, cela veut dire que contrairement aux États-Unis d’Amérique, ils ne peuvent se réunir sous le dôme d’une même constitution.  Ils ont certes fait cela en apparence avec les Traités de Lisbonne, mais ce ne sont pas des contrats viables comme nous les connaissons sur le plan des nations particulières mais ce sont particulièrement des cadres d’ordonnancement, mais dont l’effet final appelle la probabilité de collision à augmenter. Et justement l’euro a mis sur le devant de la scène cette forme de la surunion qui rend les conflits d’intérêt plus virulents.

Oui, depuis la crise grecque on nous le reproche souvent, à nous Allemands. Comment se comporte l’Union Européenne et particulièrement l’Allemagne ? Nous n’avons jamais été aussi détesté et pas seulement par les Grecs, ces derniers temps. Et si l’on se remémore les étapes de la Réunification, aux cours desquelles des personnes comme Margaret Thatcher ou François Mitterrand avaient averti du danger d’une grande Allemagne, où nous tous répondu :  « Des conneries ! Nous sommes amicaux ! –mais nous sommes dominants. »  Et on peut dire qu’entretemps cette accusation d’hégémonie n’a pas été cherchée trop loin.

Les Allemands ont parcouru leur histoire, au cours des derniers 20 années, dans une  sorte(manière) de séminaire politique au cours duquel ils ont appris à prendre de nouveau la notion de l’intérêt national  dans la bouche. C’est le Novum propre aux Allemands qui se sont remis graduellement de cette longue période d’abstinence et cette longue période de désintéressement qui a caractérisé les premières cinquante années  après 1945, et ont commencé de nouveau à discuter dans des catégories relatives à  l’intérêt national. C’est nouveau. Mais nos voisins nous ont toujours demandé  d’apparaître avec un égoïsme reconnaissable sur la scène politique parce qu’on devenait imprévisible  sinon.

L’Allemagne a aussi besoin d’affirmer clairement ses intérêts sur le plan économique. Oui, aussi sur ce plan. Déjà seulement sur le plan de la volonté de reconnaissance c’est plein de sens, lorsque la relation politique entre nations est structurée sur un égoïsme compréhensible. Ce serait aussi dans l’intérêt des autres car l’Allemagne était inquiétante tant qu’elle n’affirmait pas clairement ses intérêts. Maintenant qu’elle expose ses intérêts, c’est profitable pour elle mais aussi impopulaire. Je crois que cet échange, il faut l’accepter. Nous sommes prévisibles, de façon plus prévisible que jamais, mais à partir d’une position de force, provoquant ainsi une gêne.

                                                                      Peter Sloterdijk Traduction Jean Henrion.com

Commente donc une fois!